Edition spéciale - Flash Info

Le Roi jugé par l'Assemblée Universelle du Parlement Jaune

Après la mise à sac du Palais Bourbon lors de l'affrontement final entre la Police et l'armée jaune, les Gilets Jaunes ont aménagé l'Opéra Bastille avec l'aide de la Garde Républicaine, pour y organiser le jugement extraordinaire des traitres à la Nation. Après avoir proposé au vote et obtenu le rétablissement de la peine de mort, puis avoir procédé à l'arrestation après déposition devant l'Assemblée jaune des policiers survivants et des anciens députés, la Présidente du Gouvernement transitoire d'Union Nationale a lancé une semaine de débat national pour juger le Roi. Tous les citoyens sont invités à suivre la procédure votée par le Parlement jaune. Chacun pourra voter par correspondance lorsque sa décision sera prise, et pourra se rétracter en modifiant son vote jusqu'à la fin du débat. Il s'agira de choisir parmi les quatre propositions qui ont obtenu la majorité des votes de l'Assemblée Universelle, à savoir : 1) La prison à vie 2) L'exil 3) La télé-réalité 4) La brioche électrique. La peine de mort a été écartée par la Présidente, à notre regret sincère. Le Procureur Arthur Marteau s'est prononcé en faveur de la prison à vie, cumulée avec la brioche électrique, "les plus douloureuses". E. P.

SCOOP : Lisez notre dossier spécial sur la destruction des institutions hospitalières issues de l'Histoire Française, pour les remplacer par des établissements administratifs hygiénistes 

- "Le Roi doit mourir. Il a posé de lui-même sa propre tête sur la guillotine, en faisant le malin devant tout le pays, qui crevait de faim et d'ennui, avec tous ces satanés débats, complètement inutiles..."

L'homme qui avait parlé toisa son auditoire en relevant la tête. 
Sa barbe de dix jours, ses vêtements déchirés conféraient à son allure une note défraichie. Ses cheveux mi-longs, encore à peine bruns, blanchissant, lui donnaient l'air d'un oiseau de mauvais augure. La trahison à laquelle il se livrait sans pudeur, au su et au vu de tous, en pleine assemblée jaune, semblait colorer son haleine, son souffle court, d'une odeur de souffre. Seul son prestige académique de mathématicien lui permettait, tant bien que mal, de maintenir l'attention d'un public survolté, nombreux et houleux, survolé par une bonne dizaine de drones retransmettant en direct chacun de ses propos sur les chaînes internet. Sur l'estrade de l'Opéra Bastille, la Présidente s'agita sur son siège, en lui répondant vivement :

- " Monsieur le Député ! Vous n'avez pas l'impression que votre proposition soit légèrement anachronique ? Pourquoi pas la pendaison, tant que vous y êtes ! Vous vous croyez au Moyen-Âge ? Vous n'ête pas sérieux ! Peut-être que le Roi aurait quelques détails passionnants à nous raconter à tous, concernant son arrestation, où vous n'avez pas joué le dernier rôle ? Avez-vous d'autres motifs personnels de vengeance, qui vous poussent à tant vouloir le faire taire définitivement ? "

La Présidente du Gouvernement transitoire d'Union Nationale, révélant un sourire carnassier qui éclaira son visage porcin, secouait ses mèches blondes en ricanant. Debout devant elle, le corps du député Lavilénie se recula promptement, d'un bond, comme s'il avait reçu un coup au ventre. Il éructa d'un trait :

- " Nous n'avons nul besoin de son récit, toutes les images des drones ont été largement diffusées en boucle sur la toile. Quant à ce qui est de trahir un traître, vous reconnaîtrez vous-même avoir eu dans votre parcours des différents avec votre propre père. "

L'assemblée jaune explosa. Les siffllets et les quolibets fusèrent depuis la foule, qui en trépignait de rage, frappant du talon les rangs en bois clair, produisant un boucan de tous les diables, tandis qu'en haut les balcons huaient le parlementaire de l'ancien régime. La présidente leva une main en signe d'apaisement et s'époumona :

- " Il suffit ! Nous avons assez écouté votre fiel ! Votre proposition est inconcevable ! Nous sommes un pays démocratique ! Nous ne sommes pas des sauvages, encore moins des bougnouls ! La peine de mort est réservée aux seuls criminels, aux meurtriers et aux violeurs ! Vous êtes indécent ! " Son expression se fit plus sévère, quand elle ordonna sèchement : 
" Arrêtez-le ! "

À ces mots, Lavilénie parut encore accuser le choc, soudainement courbé sous un poids immense. Il tenta vainement de fuir, mais deux gaillards en gilet jaune se saisirent de ses frèles épaules et il se figea, raide, tandis qu'ils le soulevèrent pour l'emporter avec les autres, au cachot rénové pour l'occasion. L'un d'eux lui souffla dans l'oreille :

- " Par ici mon bonhomme. "

Cependant des murmures bruissaient dans l'air, il avait marqué un point. Il n'était pas le seul à désirer ardemment la mort du Roi. Arthur, n'y tenant plus, se leva pour demander la parole :

- " Le Roi est un meurtrier ! Il est responsable de la destruction de milliers d'emplois, surtout dans le service public, et de tous les suicides des chômeurs qui ont suivi. Des gens sont morts dans les couloirs des services d'urgence après la déstructuration des hopitaux qui a résulté des fusions en groupements hospitaliers mises en oeuvre par son gouvernement. En plus, il a donné des ordres pour utiliser les lançeurs de défense et les grenades lacrymogènes qui ont éborgné et estropié des centaines de gilets jaunes ! "

L'assemblée émit des vivas d'approbation. Le jeune Procureur était devenu très populaire depuis la Révolution, il avait même passé lui-même les menottes aux poignets du monarque, lorsque son hélicoptère avait été intercepté par l'armée jaune.

- " Mais enfin, il n'est pas question de tuer le Roi ! ", répliqua la Présidente outrée. " Voici les propositions majoritaires enregistrées sur le réseau de l'assemblée. Première proposition, la prison à vie. Deuxième proposition, l'exil indéfini. Troisième proposition, la télé-réalité à vie par drone et bracelet électronique, autrement dit la transparence privée à perpétuité. Quatrième proposition, le programme minceur de la brioche électrique. Les résultats du vote seront annoncés à l'assemblée jaune la semaine prochaine, même jour, même heure. En attendant, nous aurons bien sûr une semaine de débats dans toutes les assemblées virtuelles et réelles, à tous les échelons locaux, du patelin à la Nation, en passant par les universités et les régions. "

La foule en délire lui offrit un tonnerre d'applaudissements, avant que les commentateurs des réseaux sociaux n'entament leur ballet, suivis par le vrombissement discret des caméras-drones, guettant leurs proies pour les interroger. Quel allait être le choix des héros révolutionnaires, pour punir le Tyran ?




La brioche électrique ou la fin du régime




Pour mesurer l'indécence, le comble de l'infamie et du ridicule atteints par notre siècle, nous pourrions nous référer avec bénéfice à des périodes plus anciennes, en particulier à la fin du règne de Louis XVI, aux abords de la terrible année 1789, qui scella de son sceau mortel plus d'un funeste destin. Post-tragique, la période actuelle demeure résolument pacifiste. Les foules manifestantes sont estropiées, éborgnées, chargées par la répression policière, sans épargner ni les femmes, ni les enfants, ni les personnes agées, se trouvent égalitairement gazées à la grenade anti-émeute ou nettoyées au canon à eau, sans que l'opinion publique ne s'en émeuve. Ces mesures sécuritaires ne sauraient de toute manière justifier, comme aiment à le rappeler répétitivement les journalistes et leurs invités, les violences urbaines. Combien d'éditorialistes auront exigé de leur interlocuteur une condamnation publique d'exactions aussi graves que le pillage, le tag et l'incendie ? La France est-elle donc toujours et encore cette nation de barbares révolutionnaires, toujours enragée le poing levé, attendant son grand soir, cinquante ans après mai 68 ? Ne peut-elle pas se satisfaire de la dépénalisation de la pornographie, comme tout le monde, et des innovations technologiques permises par ce progrès ?
Les français sont-ils égocentriques au point de ne pas se contenter du milieu de tableau ? Que voudraient-ils de plus, que d'atteindre la moyenne européenne ?  Personne ne leur a rien demandé d'autre que de rester tranquilles, sur leur coin de table près de la cuisine, où l'on mange rapidement même s'il y a du passage. 
Où est-donc passée la France du compromis, la France du consensus mou et tiède, celle qui avait voté pour François Hollande dans la compromission ?
Après Nicolas Sarkozy qui avait fait n'importe quoi, Hollande avait pourtant réalisé l'exploit de nous convaincre que cela valait peut-être encore mieux que rien du tout, en tout cas avant que Macron ne commette l'irrémédiable. 
Le théâtre des institutions a pris un tour absurde où les rituels politiques ont perdu leur sens originel, tels des pantomimes mémoriels, mécaniques rouillées et grinçantes, malgré le lustre apparent de l'automatisme robotico-cybernétique. Notre situation est devenue surréaliste en trois coups de cuillère à pot, dans un mimétisme historique déconcertant. 
C'est à dire que l'histoire se répète, sans doute au point que cela vaudrait le coup, de comparer l'agenda de Macron avec celui de Louis XVI. Si ça se trouve, l'hypothèse de la métempsycose y trouverait un appui scientifique inattendu. 
A part la fin de régime de 1789, aucune autre période ne correspond plus précisément à notre vingt-et-unième siècle post-libéral, à l'hybris déchainée ambiante, au triomphe bourgeois du commerce de marché, même si alors ce terme s'enracinait dans des réalités locales concrètes et n'englobait pas encore la virtualisation mondiale.
Susceptible, la populace française ne toléra pas le mépris de sa souveraine faim, d'une lapidaire phrase foulée au pied, humiliée dans son irascibilité française même :

 "... qu'il mange de la brioche ! "

 Slogan fin de règne, anticipation publicitaire à contre-courant, inaugurale royale bourde qui signa avec la fin de son infaillibilité supérieure, la décapitation du couple de ces altesses. 
Cruelle injustice pour le plus démocrate des rois de France ! 
Quel autre souverain que Louis XVI donna autant de place au débat national ? Quel autre monarque libéra autant que lui la parole du Parlement ? Quel autre tyran osa rompre avec la tradition et l'usage imposés par ses prédécesseurs qui lui interdisaient, en tant que détenteur du pouvoir de l'État et de l'autorité souveraine, de répondre personnellement aux représentants du peuple sur le lieu même de leur assemblée, en contradiction avec le principe de séparation des pouvoirs ? C'est encore à lui, au Roi de France, que s'adressaient les doléances des sans-culottes. De là à comparer les revendications des gilets jaunes aux contributions fondatrices de la République française, il n'y a plus que quelques pas, qu'il ne nous appartient certes pas de franchir ici. D'autant plus quand d'autres que nous les parcourent d'un bond empressé, le coeur léger, la conscience tranquille. Par exemple, lorsque non contents de répéter les lieux communs du récit collectif, nos gouvernants les oublient en les surjouant, en y introduisant, espérons-le, quelques variations : 

Louis XVI, abasourdi et le visage illuminé par la trouvaille de sa première dame. - "Mais oui ! Quelle génie, Marie-Antoinette ! Bravo, vous avez trouvé la solution ! Formidable ! Nous allons subventionner les brioches électriques, comme ça, à coup sûr les français vont arrêter de nous pomper... l'essence ! " 
flap-flap-flap-flap (Bruit de l'hélico-carosse posé dans le jardin de l'Elysée).

La brioche électrique fut au départ présentée au public comme une méthode minceur révolutionnaire, qui connut à la fin du quinquennat Macron un grand succès commercial, grâce à une efficacité de 100% vantée par de nombreuses personnalités de la jet-set marseillaise. Elle inquiéta beaucoup au début les grands lobbys du marché minceur Slimvite et weightcoacher, en promettant d'éradiquer les régimes. Heureusement, les deux fleurons de l'économie mondiale, futurs grands monopoles de l'alimentaire, furent rapidement rassénérés quand leurs chercheurs s'aperçurent que les ménagères mincissaient peut-être à tous les coups avec la méthode de la brioche électrique, mais que dans quarante cas sur mille, les enfants nourris exclusivement de cette manière deviennent subitement de dangereux psychopathes, dans deux cas sur trois les ménagères qui ont recours à cette technique de conditionnement souffrent de stress post-traumatique à la vue d'une brioche cinq ans après avoir atteint leur poids idéal sans rechute, et se suicident dans un cas sur trois après six mois de traitement intensif. Ces résultats controversés ont été repris par les gilets jaunes peu avant la Nouvelle Terreur. La brioche électrique se généralise alors, pour s'imposer peu à peu comme l'instrument de prédilection des tribunaux révolutionnaires, pour administrer une sanction aléatoire, démocratique, équitable sans complaisance.